MONSIEUR MARTIN

MONSIEUR MARTIN


Monsieur Martin avait eu une idée géniale et simple.
En ce début des années 60 où chaque français voulait sa salle de bains, il décida d'importer des sanitaire de son pays : l'Espagne.
Il commença par faire venir des lavabos, baignoires, bac à douche, bidets et wc. En majorité blancs, mais quelques roses et quelques verts. Il achetait directement à l'usine, où le patron était un cousin éloigné.

En banlieue girondine Monsieur Martin avait ouvert un magasin, qui ressemblait davantage à un hangar qu'autre chose. De là il avait pu séduire les professionnels, mais il voulait toucher le grand public, vendre directement aux particuliers.
Un lavabo qui avait un petit défaut dans sa céramique lui offrit la fortune. Posé dans un coin près de la sortie du magasin car il voulait le jeter, Monsieur Martin entendit toute la journée les plombiers faire une offre pour ce petit lavabo, car le choc n'était pas bien grand. En le posant avec son petit défaut coté mur, on ne verrait rien.

Le soir même, Monsieur Martin et son fidèle Manuel, armé chacun d'un marteau, firent de petits éclats sur toutes les porcelaines qui venaient d'arriver. Ils les installèrent au milieu du magasin, avec une pancarte « déclassé ».
Le lendemain tout était vendu, même quelques particuliers bricoleurs étaient venus.

Ainsi commença la saga du Discount Martin. Pendant 20 ans il approvisionna toutes les salles de bains de la Gironde, des Landes, du Lot-et-Garonne et de la Dordogne, pour les plus près.
Puis Monsieur Martin avait revendu son affaire, et Manuel était toujours là, faisant office de gardien de nuit, et d'homme à tout faire le jour.
Quand je suis arrivée dans le magasin, j'ai vite compris ce qui clochait.

Les vendeurs aidaient les clients, professionnels et particuliers à charger leurs véhicules, leur faisaient un bon, et les clients allaient payer à l'intérieur.
Embauchée comme caissière, j'étais chargée de faire ouvrir les voitures ou camions afin de jeter un œil voir si la marchandise était conforme au bon avant de procéder à l'encaissement, et de libérer les véhicules, coincés par une barrière qui se relevait quand j'appuyais sur un bouton.
Et si les clients se servaient seuls, ils venaient également me payer, plus besoin d'attendre un vendeur pour un sac de ciment.
Ce système était révolutionnaire à l'époque.

Pour mon premier jour de boulot, entre les vendeurs qui me regardaient d'un mauvais œil, les clients agacés qu'on vérifie leurs affaires, et le patron inquiet qu'une fille aussi jeune manipule autant de billets de banque, n'était pas vraiment zen.

Mais les clients ont vite pris le pli, et la caisse étant toujours juste le patron n'y trouvait rien à redire. Enfin, certains clients, parce que beaucoup ont essayé de m'acheter. Mais l'argent n'est pas mon moteur.

L'affaire qui périclitait avant mon arrivée, pour la simple raison que les vendeurs empochaient quelques billets pour beaucoup de matériel enlevé, a du rapidement remonter. Enfin, si la caissière qui me remplaçait, car je ne faisais que 39h et le magasin devait être ouvert 60h par semaine était aussi honnête que moi.
Elle était très sympa, et ravie de ce changement de poste, quasiment équivalent à une montée en grade, car quand elle ne me remplaçait pas à la caisse, elle faisait le ménage dans toute la surface.

Au bout de deux ans, les comptes devaient être nickels. Plus personne ne me proposait de bakchich, les vendeurs gagnaient leurs vies honnêtement, bref c'était l'île aux enfants où tout le monde est heureux et content.
Mais un changement de directeur a eu lieu, car le vieux requin qui nous surveillait chaque jour a pris sa retraite. Le nouveau a préféré une caissière avec un plus gros cul, qui avait aussi des griffes à la place des mains.

Quelques années plus tard je suis repassée par là. Les ronces avaient envahi l'endroit où étaient stockés les matériaux, et le magasin proposait des canapés discounts. Plus aucun vendeur, ils devaient certainement être au chômage, ou éparpillés sur toute l'agglomération bordelaise. C'est bête, certains avaient fait construire dans le village à coté.
Je me suis renseignée à la boulangerie. Effectivement, l'affaire avait coulé. La femme de ménage avait pris sa retraite et était partie en Bretagne d'où son mari était originaire.

Depuis quand je vois un lavabo avec un petit éclat dans la porcelaine, je pense à Monsieur Martin et à Manuel.

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